Le syndrome de la "bonne élève": pourquoi le meilleur trader est une femme (qui s'ignore)

On connaît toutes cette fille. Elle rend ses dossiers à l'heure, ses tableaux Excel sont de véritables œuvres d’art, elle mène sa barque sans un pli sur son blazer, et son compte épargne est tellement plein qu’il faut s’asseoir dessus pour fermer l’appli. Et puis, dès qu'il s'agit d'investir... le cœur se serre, elle a les mains moites.

par Sonia Romero

Bienvenue dans le syndrome de la « bonne élève » : celui qui nous a appris que la prudence était une vertu et que l'audace, chez nous, frisait l'insolence. Allez, on cesse de tortiller du croupion et on va bousculer ce vieux plafond de verre.

Le capital, ce grand suspect

Le paradoxe est là : nous savons gagner de l'argent, l'organiser, l'économiser. Mais dès qu’on parle de faire fructifier, on retombe dans une gestion dite de « bon père de famille » - expression poussiéreuse s’il en est et qui, ironiquement, a souvent été incarnée par les mères. La « bonne élève » veut ici cocher les cases : pas de découvert, factures payées rubis sur l'ongle, et une épargne de précaution qui peut survivre à toutes les guerres.

Elle attend d'avoir sécurisé un, deux ans de salaire avant d'oser penser à la suite (et encore…). C’est la ceinture de sécurité portée en dormant, depuis si longtemps qu’on ne la sent même plus. Il faut dire que tout commence dans la cour de récré, ce qui n’étonnera sans doute que les moins déconstruit(e)s d’entre nous. On attend des filles qu'elles soient sages et ordonnées ; on tolère (voire encourage) la turbulence et l'audace chez les garçons (« boys will be boys », n’est-ce pas). À l’âge adulte, cela produit des dirigeantes ultra-compétentes… mais paralysées par la volatilité des marchés, cet espace qui échappe au contrôle parfait.

Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, le syndrome de l'imposteur s'invite à la fête. On sous-estime notre capacité à comprendre des produits complexes parce que la finance est codée comme un champ de bataille masculin. Le vocabulaire est belliqueux (« raider », « battre le marché »), l’imagerie celle du loup de Wall Street. Résultat : on a tellement peur de passer pour l'idiote du village en posant une question « de base » que l’on finit par figer nos capitaux dans une immobilité stérile.

L’épargne comme bouclier (et comme prison)

Pour nous, ce pécule n'est donc pas là pour faire des petits, c'est juste un calmant contre le "Bag Lady Syndrome" : cette peur irrationnelle de finir sous les ponts avec un caddie, ancrée dans une histoire collective de dépendance sexiste (divorce, veuvage, écarts salariaux… on connaît la chanson). Et comme les femmes portent encore l’essentiel de la charge mentale familiale, l’argent doit rester disponible. Au cas où. (Au cas où quoi, bon sang ? Je cherche toujours.)

Les chiffres ne sont pas une lubie de chroniqueuse féministe (même si ça m’arrange), l'AMF (2023) le confirme : les femmes se disent moins averties et cherchent souvent une validation extérieure avant d’investir. Une étude du NBER (Fearless Woman, 2021) montre que nous répondons plus souvent « je ne sais pas » aux questions financières. Et le think tank Bruegel notait dans l’Eurobaromètre 2023 sur la littératie financière un écart de connaissances de 18 points entre les hommes et les femmes. Dans notre monde, une erreur financière masculine est une anecdote de bar. Chez une femme, c’est une preuve à charge : naïve, imprudente, recalée au concours de la respectabilité. Allez hop, on dresse le bûcher.

Et puis, il y a cette morale plus poisseuse que la déprime du dimanche soir : l’argent gagné à la sueur du front serait « noble », quand celui du capital serait forcément « louche », voire « vulgaire », résultat de notre soi-disant « méritocratie ». Vouloir « faire de l'argent » ? Grand Dieu, quelle vulgarité !

Il suffit de se tourner vers le cinéma pour comprendre le message (pas si) subliminal. Pour réussir dans la finance, Jeanne dans La Vénus d'argent (2023) doit devenir androgyne, comme si le capital exigeait une castration symbolique. Dans Fair Play (2023), la réussite d’une femme en hedge fund détruit son couple. Quant à l’héroïne d’Equity (2016), elle ose dire « J'aime l'argent » et devient instantanément suspecte. De la patronne glaciale du Diable s'habille en Prada (2006) à la prédatrice de I Care a Lot (2020), le message est clair : la femme riche finit seule ou monstrueuse. Pas étonnant qu'on préfère rester au premier rang de bonne élève avec notre épargne qui déborde. Sois sage et tais-toi donc.

Et pour ceux qui essaieront de nous vendre l'idée fumeuse d'une « essence » féminine aversée au risque, remettons l’église au milieu du village : ce n’est rien de plus qu’un neurosexisme qui utilise la testostérone pour justifier des stéréotypes. On ne naît pas avec la peur du risque, on nous apprend à ne pas tomber de la balançoire pendant que les garçons explorent le bois d'à côté.

L'ironie finale : l'ego coûte cher (aux hommes)

Barber & Odean (2001) ont montré que les hommes « tradent » beaucoup trop, par excès de confiance, et que ce sur-trading a tendance à détériorer leur performance. Plusieurs études (Fidelity, Warwick Business School) sont même formelles : les portefeuilles gérés par des femmes surperforment ceux des hommes sur le long terme.

Pourquoi ? Parce que nous ne cherchons pas à « battre le marché » tous les matins. Nous achetons, nous attendons (buy and hold), nous paniquons moins. L'investisseur idéal ressemble finalement plus à une bonne élève calme qu'à un trader hystérique (tiens, c’est qui l'hystérique, maintenant ?)

Alors cessons de demander la permission, ayons confiance en nos capacités. Arrêtons de confondre prudence et vertu. Sortir de ce syndrome de la bonne élève, ce n'est pas devenir une cow-girl de la spéculation. C’est accepter que l’investissement n'est pas un examen où l'on risque d'être recalée, mais un coup de main qui se prend à l’usage. En finance, attendre de tout comprendre pour bouger revient à ne jamais commencer. It’s better done than perfect, comme disent nos copains anglosaxons. La morale nous a longtemps tenues sagement loin du capital. Il est temps de lui rendre son congé et d’aller réclamer notre part du gâteau – avec les intérêts.


Crédit photo: Diana Yildirim (Unsplash)

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