J'ai pleuré en réunion

Il y a quelques jours, je suis entrée dans une réunion avec un soin inhabituel. Dix essais de costumes trois pièces devant le miroir, cinq amis consultées séparément, et cinq certitudes, zéro consensus avant 23h47. 

par Salma Haouach

Un niveau d’investissement émotionnel normalement réservé aux décisions qui changent une vie.

Pendant la réunion, une personne a posé les mains sur ce que j’ai de plus intouchable: ce sens de la justice porté comme une boussole interne, parfois encombrante, toujours fidèle. Le rapport de force était déséquilibré et défendre mes droits avec mes tripes, soit ma façon naturelle d’exister dans un conflit, était impossible. J’ai senti les larmes monter et j’ai appliqué toutes les vieilles techniques que l’on croit efficaces jusqu’au moment où le corps décide que c’est terminé. 

Au Maroc, il existe un mot unique : la hagra. Trois syllabes pour nommer ce que la colère et la tristesse portent ensemble, cette sensation d’être réduite par quelqu’un qui sait exactement ce qu’il fait. Elle arrive en deux vagues : la colère d’abord, vive et verticale, celle qui veut renverser la table, puis la tristesse, lourde et horizontale, celle qui sait que renverser la table ne changera rien à la géographie de la pièce. Les deux ensemble donnent des larmes de vérité. 

On me dit émotive comme on dit: “t’es belle, donc t’es pas intelligente”, comme si ressentir et analyser s’excluaient. L’émotion ressemble à une forme d’intelligence complète, celle qui capte ce que les tableaux Excel ne voient pas.

"Les codes émotionnels dans les sphères de pouvoir sont précis. La colère froide est presque admirée. Le silence pesant, une arme reconnue. Le passif-agressif, institutionnalisé. Les larmes, elles, mouillent les catégories et deviennent subversives."

J’aurais pu me lever et me cacher. Je suis restée, j’ai parlé et pleuré et souri dans la même phrase. J’avais perdu la bataille. Et, à un moment précis j’ai senti ma conclusion arriver avec ce rythme et cette clarté: voix posée, regard droit, larmes qui brillent. Grandiose. Sauf que dans mes escarpins pointus, j’avais un valet puant: mes larmes. J’offre ce détail qui dit tout : la grandeur et le valet puant coexistent et c’est infiniment plus intéressant que la perfection.

Dans cette salle, ce jour-là, j’étais la carte bancaire qui ne passe pas.

Les codes émotionnels dans les sphères de pouvoir sont précis. La colère froide est presque admirée. Le silence pesant, une arme reconnue. Le passif-agressif, institutionnalisé. Les larmes, elles, mouillent les catégories et deviennent subversives.

Si mon titre est un outil, mes diplômes, une légitimité, la façon dont je tiens une salle, une compétence, mon pouvoir réel c’est d’être exactement ce que je suis. Même là. Surtout là où l’on me demande de disparaître dans le costume.

On nous vend le leadership comme une armure que l’on polit pendant des années pour paraître au-dessus de la douleur. Le vrai pouvoir ressemble à autre chose : il s’agit d’enlever l’armure, de montrer les cicatrices, le tremblement, la hagra et oui, le valet puant et de continuer quand même, avec tout ça, grâce à tout ça. 

Si vous aussi vous avez senti monter quelque chose d’incontrôlable dans un espace qui l’interdisait, vous n’avez pas craqué, vous avez choisi la vérité. Cela reste la chose la plus puissante que vous puissiez faire.

Crédit photo: Jan L. (Unsplash)

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