Arrêtez de célébrer le travail, célébrez le capital
Hier, c’était le 1er mai. Vous en avez peut-être profité pour (enfin) vous reposer. Ou, plus probablement, vous avez utilisé ce jour férié pour « avancer sur un dossier en retard » pendant que la maison était calme. Depuis les bancs de l'école, on nous inculque une bien belle fable dans le style de Disney: la méritocratie. On nous promet que si l'on trime comme des forçats, que l'on est une bête de somme dévouée à l'entreprise, la richesse et la reconnaissance suivront.
par Sonia Romero
Pardonnez-moi de jouer les trouble-fêtes au lendemain de la Fête du Travail (ça fait beaucoup de « fête », certes…), mais s'épuiser à la tâche pour s'enrichir est une hérésie mathématique. Le système capitaliste ne récompense pas l'effort (ou du moins, pas autant qu’on serait en droit de l’espérer). Il récompense le risque et la propriété.
Travail, travail, travail… Taxes, taxes, taxes
Si vous cherchez la preuve que la « valeur travail » est une vaste supercherie pour nous maintenir le nez dans le guidon, regardez votre fiche de paie. Selon le dernier rapport Taxing Wages de l'OCDE, la Belgique trône (toujours) fièrement (ou non) sur la plus haute marche du podium mondial de la taxation du travail pour un travailleur célibataire. Le « tax wedge » (la différence entre ce que l'employeur paie et ce que vous recevez en net) y atteint les 52,5 % en 2025.
Pendant ce temps, comment est traité le capital ? Certes, on nous dit que la fête est finie : depuis le 1er janvier 2026, l'État belge taxe les plus-values sur actions dans le cadre de la gestion privée. Le grand frisson ! Mais à quel taux ? 10 %. Avec une exonération totale sur les 10 000 premiers euros de gains.
Faisons les comptes : votre usure mentale et physique est lourdement sanctionnée, tandis que l'argent qui travaille sur les marchés jouit encore d'une large mansuétude fiscale. Vos actions ne font pas de burn-out, ne paient pas d'ONSS, n'ont pas besoin de congés payés. Croire que l'on va bâtir un empire uniquement en accumulant les heures supplémentaires est fiscalement absurde (et bon sang, c’est fatiguant, on a mal au dos sur cette chaise…)
Le bénévolat de luxe (ou la prime à l'invisible)
Pire encore, les femmes s'épuisent dans des tâches que le système se garde bien de rémunérer. L'étude de référence de McKinsey & Lean In (Women in the Workplace) démontrait dans l’édition 2022 que les femmes dirigeantes s'investissent drastiquement plus que les hommes dans le bien-être des équipes, l'inclusion et le mentorat. Or près de 40 % d'entre elles affirment que ce travail titanesque n'est jamais pris en compte dans leurs évaluations de performance ou le calcul de leurs bonus. Vous faites du bénévolat de luxe pour la gloire du board. C'est d'une grande noblesse d'âme, certes...
Le piège du "Greedy Work"
Dans ses travaux qui lui ont valu le Prix Nobel d'Économie en 2023, l'économiste Claudia Goldin a théorisé le concept de Greedy Work (le travail vorace). Elle a prouvé, chiffres à l'appui, que le marché sur-récompense de manière disproportionnée les individus disponibles 24h/24 et 7j/7. Un luxe temporel souvent masculin, soutenu en coulisses par le travail domestique féminin. Nous essayons de rivaliser en nous épuisant, pensant que l'abnégation finira par payer. Mais c'est bien souvent un jeu truqué d'avance.
N’oubliez pas : le but de l'émancipation financière n'est pas de devenir la salariée la plus riche du cimetière, mais de transférer l'effort de vos propres épaules vers votre portefeuille. Vive le 2 mai, vive la grève du zèle !
Crédit photo: Europeana (Unsplash)