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Réseauter sans mendier

Les 4 angles morts du pouvoir relationnel
22 octobre 2026 par
Salwa Boujour

Pour comprendre les rouages du véritable pouvoir relationnel, il faut observer celles qui ne cherchent plus à réseauter, mais qui incarnent le réseau.

À Bruxelles, Fatima Zibouh est une figure incontournable. On la surnomme la « Connectrice » par excellence ou “the Queen of networking”. Docteure en sciences politiques et sociales, experte DEI reconnue et co-fondatrice du réseau de femmes le “W100”...  elle a gravi les échelons des institutions politiques, culturelles et socio-économiques jusqu'à co-porter la candidature de Molenbeek 2030 comme Capitale européenne de la Culture et siéger au sein de multiples conseils d'administration prestigieux.

Fatima Zibouh

Pourtant, elle m'a confié une chose saisissante lors de notre échange : elle n'a jamais postulé à un seul board.

« Lorsque les gens viennent avec un calcul, avec un intérêt ou une vision utilitariste, on le sent à des kilomètres. Cela ne donne qu’une envie : qu’ils fassent leur demande pour passer à autre chose », me prévient d'emblée Fatima.

Rien ne la prédestinait à occuper ces sphères de pouvoir. Issue d’un milieu populaire, elle a dû apprendre les codes sociaux, bâtir son carnet d’adresses et se battre pour chaque étape. Ces parcours, dont la ligne de départ se situe à la marge, offrent une acuité précieuse sur les rapports de force : ils permettent de cumuler des perspectives différentes et d'identifier ce que d’autres ne voient pas.

En croisant les enseignements de mon interview avec Fatima Zibouh, les conseils de la coach carrière Najat Moussadek que j'ai également interrogée, et les travaux universitaires de la chercheuse Claire d’Hennezel, voici le décryptage des quatre angles morts qui freinent le capital relationnel des femmes et les leviers pour transformer votre réseau en force stratégique.


1. La vision utilitariste

La première erreur consiste à aborder les événements de réseau avec une grille de lecture purement transactionnelle. Les profils de haut niveau perçoivent immédiatement les intentions mercantiles, ce qui déclenche une réaction de rejet presque instinctive.

Pour créer des relations durables sans vous faire vampiriser votre énergie, la clé réside dans la posture et l'ancrage. Le networking n'est pas un « shopping de cartes de visite », insiste Fatima Zibouh, mais un arbitrage basé sur l'intelligence émotionnelle et la clarté de sa mission.

Pour filtrer les sollicitations improductives sans rompre le lien, l'indicateur majeur reste la convergence de vision et de valeurs : « Pour réussir son networking, il faut y aller avec authenticité. Les soft skills sont importants, évidemment. Il faut pouvoir témoigner de la réciprocité. À partir du moment où on sait ce qu'on veut, qu'on a développé de l'assertivité et qu'on est ancré grâce à sa mission de vie, ça se ressent. »

Parler avec conviction et clarté permet à vos interlocuteurs de vous comprendre et de vous situer immédiatement.

2. Négliger les intermédiaires

Accéder aux conseils d'administration, aux comités consultatifs ou aux clubs d'investisseurs fermés permet d'étendre sa souveraineté financière et son influence. Pourtant, demander directement à y entrer constitue souvent la meilleure façon de s'en fermer les portes.

En Europe, et particulièrement dans les cultures d'affaires d'Europe occidentale, l'autopromotion frontale est très mal perçue dans le « off » des conversations de pouvoir.

« Je n'ai jamais demandé à faire partie d'un board. Ça a toujours été proposé », me révélait celle qui a été nommée leader bruxelloise de l’année (2025). « Les personnes qui cherchent à se positionner par elles-mêmes et qui demandent directement à faire partie de tel ou tel réseau sont perçues moins positivement. Dans notre contexte d’Europe occidentale, les personnes qui se positionnent individuellement sont vite étiquetées comme 'asphyxiantes' ou 'opportunistes'. »

Comment atteindre vos objectifs si vous n’en parlez pas directement aux premiers concernés ? La réponse tient en un mot : l'intermédiaire.

« La meilleure façon d’entrer dans un board, c’est lorsqu’une autre personne parle de vous quand vous n'êtes pas dans la pièce », m'expliquait Fatima. Dès que ce tiers de confiance valide l'intérêt réciproque des personnes que vous ciblez, la réactivité est impérative : dossier d'administrateur, CV stratégique, disponibilité pour un entretien.... Il faut être prête et avoir ses outils immédiatement sous la main.

Loin de s’illusionner sur la méritocratie, Fatima Zibouh a éprouvé les discriminations dans sa chair et en a tiré de véritables tactiques : « Pour les femmes ambitieuses, et plus particulièrement les femmes issues de la diversité, les obstacles ne relèvent pas du simple plafond de verre. Parfois, c'est un plafond en béton. » Elle appelle donc à conscientiser les limites intersectionnelles pour pouvoir mieux les contourner et surtout, pour éviter de se culpabiliser lorsqu’une porte met du temps à s’ouvrir.

Être soi-même cet intermédiaire, c’est aussi ce que préconise Najat Moussadek, coach carrière bruxelloise riche de 20 ans d’expérience, que j'ai sollicitée sur le sujet. « Il ne faut pas hésiter à être active dans son propre cercle. Nous avons toutes des ressources intéressantes pour les autres et les femmes ne les mobilisent pas assez pour leur réseau », m'explique-t-elle.

Il s'agit donc de ne jamais minimiser ses compétences. La meilleure façon de procéder consiste à développer un sens de l'observation affûté et une écoute active : se concentrer pleinement sur son interlocuteur pour comprendre ses mots, ses besoins et ses émotions, sans jugement, afin de lui abattre nos meilleures cartes. Car la meilleure façon de demander, c'est d'abord d'offrir.

Au lieu d'attendre passivement les opportunités, les hauts profils assoient leur pouvoir en devenant eux-mêmes des connecteurs. Fatima résume cette orchestration tripartite avec précision : « Dans une dynamique de networking réussie, ce n'est pas deux personnes, c'est trois personnes. La personne qui sert d'intermédiaire arrive en quelques secondes à mettre en lumière ce qui fait la convergence d'intérêts entre deux décideurs, puis elle s'éclipse. »

En agissant comme ce pivot stratégique qui distribue du deal flow, des compétences ou des opportunités, vous développez un capital de sympathie et d'autorité immédiat. La réciprocité devient alors asymétrique : vous donnez de l'accès qualifié, et le réseau vous le rend en protection, en informations confidentielles, en opportunité, en mandats...

3. Négliger son propre cercle

Lors de notre entretien, Najat Moussadek me le rappelait avec insistance : en 20 ans de carrière, elle a constaté à quel point les femmes sous-exploitent leur propre réseau.

Face à ce constat, sa réponse a fait mouche : elle a créé son propre centre, Sakura, où elle organise des événements sur mesure lui permettant de cibler les contacts les plus alignés avec ses objectifs.

Les réseaux de femmes entrepreneures ne sont pas de simples espaces de convivialité : ils fonctionnent comme de véritables incubateurs de résilience et de fabrication de sens. Ils offrent un lieu pour dépasser la perte de sens parfois subie dans le salariat et pour réinventer sa posture professionnelle à travers un entrepreneuriat collaboratif, tout en exigeant une réflexion lucide sur leurs propres dynamiques de pouvoir. C’est ce que démontre Claire d’Hennezel, Maître de Conférences en Sciences de l'information et de la communication (IUT Bordeaux Montaigne), dans ses travaux universitaires.

Il ne faut donc pas négliger ces espaces, ni penser qu’ils sont réservés à une élite. Les plus grands projets commencent parfois dans un groupe WhatsApp ou sur un document collaboratif.

La littérature scientifique souligne d'ailleurs que ces réseaux permettent aux femmes d'exprimer leurs doutes et leurs ambitions en toute authenticité, sans craindre le jugement des environnements traditionnels. Ils servent de « crash-test » bienveillant pour tester de nouvelles prestations, partager des compétences et s'entraîner sans pression.

Au-delà de l'aspect business, le réseau agit comme un mécanisme de soutien face à l'isolement. Il fournit du mentorat, des conseils d'avancement fiables et aide à restaurer la confiance. Les femmes seniors y transmettent les codes informels aux plus jeunes. Cette interconnexion crée la solidarité nécessaire pour contester les hégémonies établies et viser des changements systémiques dans son secteur.

Attention toutefois à rester attentives aux biais que nous pourrions reproduire dans nos propres espaces, notamment les hiérarchies verticales trop rigides qui poussent à la marginalisation.

4. Négliger son capital de notoriété et de réputation

Attendre silencieusement que votre excellence opérationnelle soit enfin remarquée est un calcul risqué. Pour que les opportunités à fort enjeu viennent naturellement à vous, votre nom doit précéder vos interactions.

« Il ne faut pas être naïf : quand la personne en face de vous a déjà entendu parler de vous, qu’elle vous a vue à la TV ou a eu vent de votre expertise, cela facilite énormément l'échange », m'a souligné Fatima Zibouh. « Le fait de disposer d'un 'capital de notoriété' et d’une réputation établie au préalable fluidifie toute la dynamique relationnelle. », conclut-elle.

L'autorité médiatique et l'expertise sectorielle agissent comme des aimants. Elles vous évitent la prospection pénible et transforment vos interactions en consultations d'égal à égal.

Lorsqu'elles sont couplées à une réputation d'intégrité et de générosité stratégique, votre image et votre expertise créent un cercle vertueux : c'est là que le capital relationnel se transforme directement en capital financier et en leviers de décision.

 

 

« Les arbitrages qualité, coût, rentabilité, soit vous les subissez, soit vous les choisissez »
Il m'a fallu moins de deux minutes pour comprendre qu'Anne-Catherine Galetic ne me raconterait pas une carrière, mais une vie menée là où son cœur se posait.