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« Les arbitrages qualité, coût, rentabilité, soit vous les subissez, soit vous les choisissez »

Il m'a fallu moins de deux minutes pour comprendre qu'Anne-Catherine Galetic ne me raconterait pas une carrière, mais une vie menée là où son cœur se posait.
6 octobre 2026 par
Marie Guérin

Anne-Catherine Galetic a fondé Galika en 2008 pour pouvoir être mère sans renoncer à ses ambitions. Ingénieure civile architecte, urbaniste formée au MIT, diplômée d'un MBA de l'INSEAD, elle a remporté en 2018, le MIPIM Award du meilleur projet résidentiel. Portrait d'une promotrice qui bâtit pour l’humain, à retrouver sur la scène de Matrimoney le 9 octobre.


Il m'a fallu moins de deux minutes pour comprendre qu'Anne-Catherine Galetic ne me raconterait pas une carrière, mais une vie menée là où son cœur se posait. 

Elle prévient d'emblée, avec une franchise qui désarme : « Je ne vous raconte pas d'histoire, je vous dis les choses comme elles sont. » Et les choses sont les suivantes : pendant ses études d'ingénieure, elle tombe amoureuse d'un architecte brésilien et part vivre et travailler avec lui au Brésil ; au début des années 1990, l'enthousiasme pour la mission de Médecins Sans Frontières l'emporte jusqu'en Jordanie, dans un Moyen-Orient déjà au bord de l'explosion ; quelques années plus tard, c'est un autre amour qui l'attend en Haïti, où elle travaille pour les Nations Unies le temps que le MIT lui ouvre ses portes.

Cette femme est une passionnée, une amoureuse au sens le plus large du mot: elle aime les lieux, les gens, et les histoires qu'un espace raconte. C'est cet amour de l'humain qu'elle a placé au cœur de son entreprise, au point d'en faire sa signature, Human Estate, c'est lui qui lui a permis de battre des groupes internationaux avec une équipe de quatre personnes. Anne-Catherine Galetic est fierce, de cette détermination qui ne recule devant aucune montagne, y compris celle, bien réelle, quand un projet se porte sur une colline de Bruxelles.

Une case, quelle case ?

Après le MIT et six mois à la Banque Mondiale, à Washington, un MBA lui semble le sésame indispensable pour s'installer dans le monde du développement. Elle rejoint l'INSEAD, y découvre d'autres univers et finit par accepter un poste à Londres, chez Citicorp. Ceux qui ont vu Industry, la série britannique qui fait de la City un ring, imaginent déjà la suite ; elle m’arrête net : « Ce n'est pas du tout comme ça que je l'ai vécu. » Si elle a choisi la banque, c'est d'abord pour une raison qu'elle livre sans fard : «J'avais beaucoup emprunté pour faire deux programmes d'études très onéreux. Je suis allée à Londres aussi pour rembourser mes dettes. » Elle y reste près de quatre ans, s'y marie, y devient mère pour la première fois, et comprend que la ville qui l'avait séduite ne lui conviendra pas en famille : « Londres est une ville fantastique quand on a de l'argent, qu'on peut vivre très librement et travailler beaucoup. En famille, ça a été difficile pour moi. »

Le retour à Bruxelles, en 2003, lui réserve une surprise que son CV ne laissait pas prévoir : le profil le plus international qu'on puisse imaginer ne trouve pas sa place. « Je ne rentrais pas dans des cases très visibles. À trente-six, trente-sept ans, une entreprise ne vous engage plus seulement pour votre potentiel, elle vous engage pour ce que vous savez faire. Et ce que je savais faire ne correspondait pas à des industries fortes en Belgique. » Repartir aurait été facile, elle le sait : « J'aurais certainement retrouvé un boulot à Londres, mais je voulais quitter Londres. » Alors elle revient à sa toute première formation, la construction.

La seule manière d'être maman et ambitieuse

C'est à ce moment que se joue la décision qui donne son sens à tout le reste. Anne-Catherine a deux enfants, rencontre celui qui deviendra son deuxième mari et veut un troisième bébé. Elle rejoint une grande société, persuadée qu'une structure de cette taille absorbera plus facilement une nouvelle maternité, et découvre que ce qui coince n'est pas le travail lui-même, mais tout ce qui l'entoure : le réseautage, le lobbying interne, l'art de se profiler pour monter. « Ce sont typiquement les choses que les femmes n'ont plus envie de faire quand elles sont maman. Et moi, je suis très, très fort ‘maman’. Je me suis dit : j'arrête ça, ça ne marchera jamais. Je vais commencer quelque chose toute seule, car là, je ferai mes propres arbitrages. »

Galika voit le jour en 2008, et elle le formule sans détour : « J'ai créé mon entreprise parce que c'était la seule manière pour moi de vivre mon rôle de maman tout en ayant des ambitions de carrière. Le ‘motherpreneur’, c'est un truc auquel je crois beaucoup. »

Pour que je comprenne de quoi elle parle, elle ne choisit pas une réunion de direction mais un spectacle d'enfants : « Le drame absolu des mamans qui travaillent, ce sont les stages pendant les vacances scolaires. Les enfants ont leur spectacle de fin de stage à trois heures et demie le vendredi après-midi, et votre enfant vous regarde en disant : “Maman, tu vas venir me voir ?” Il a investi toute sa semaine dans cette performance. Pour être là à trois heures et demie, vous arrêtez de travailler à trois heures. Et c'est très compliqué. »

Je connais cette scène, ou plutôt je la vois venir : ma fille a deux ans et demi, et Anne-Catherine m'a souhaité la bienvenue dans ce drame-là (rires). On nous tend le temps partiel comme une solution ; elle refuse d'y voir autre chose qu'un renoncement : « Quand on est ambitieuse, ce sont des voies de garage qu'on n'a pas nécessairement envie de prendre. Moi, je n'ai pas voulu les prendre. Et lorsque ça a été mon entreprise, ces arbitrages-là n'ont plus été un sujet. » Virginia Woolf réclamait une chambre à soi ; Anne-Catherine Galetic s'est construit une entreprise à soi.

Choisir ses arbitrages plutôt que les subir

Réduire Galika à une histoire d'agenda serait passer à côté de l'essentiel, et elle le dit elle-même : « Ça, c'est une moitié de l'histoire. » L'autre moitié tient dans la phrase qui donne son titre à ce portrait. « Quand on n'est pas chef de son entreprise, on est soumis à des pressions de rentabilité qui ne permettent pas toujours de trouver un équilibre qui me convenait. Les arbitrages qualité, coût, rentabilité, soit vous les subissez, soit vous les choisissez. » Elle a choisi, et elle revendique une manière d'exercer le métier qui détonne dans un secteur gouverné par les tableurs : « Moi, je ne fais pas de l'immobilier comme une financière. Je fais de l'immobilier comme quelqu'un qui veut faire une contribution positive au monde. Je pensais pouvoir faire de meilleurs projets que ceux que je faisais quand je travaillais pour des promoteurs dont le drive était surtout financier. »

D'où Human Estate, une signature qu'elle a choisie il y a longtemps et qui place au centre l'être humain, « qui n'est pas seulement le futur habitant, qui n'est pas seulement l'architecte, qui est aussi le voisin, qui est aussi la commune, qui est aussi l'utilisateur ». La nuance compte, et elle y tient : « Ça ne veut pas dire qu'on fait ce que les stakeholders veulent. Ça veut dire qu'on a une attention à eux. Pour un immeuble résidentiel, ce n'est pas seulement se dire : qu'est-ce que je vais le mieux vendre ici ? C'est aussi se demander comment mon projet peut avoir une contribution positive au quartier dans lequel il s'inscrit, et comment trouver un équilibre entre ma rentabilité et l'intérêt du quartier. »

Le métier de développeur reste méconnu, alors elle le pose : ni agent immobilier ni investisseur, le promoteur maîtrise un site, imagine ce qui doit s'y trouver (logements, bureaux, commerces), le fait mettre en architecture «par des architectes les plus talentueux possible», obtient le permis, supervise le chantier, puis vend ou loue. 

Et il finance, ce qui transforme notre conversation en une leçon que toute investisseuse gagnerait à garder en tête. La banque prête d'abord la dette dite ‘senior’ et perd rarement, puisqu'elle prend une hypothèque sur le bien et ne prête qu'environ 70 % de sa valeur : « Pour passer de 100 % à 70 %, il faut déjà un gros retournement de marché. » Viennent ensuite les prêteurs subordonnés, remboursés après la banque, puis les fonds propres, l'equity. Si le projet tourne bien, c'est l'equity qui gagne le plus, entre 10 et 15 % annualisés selon elle ; s'il tourne mal, c'est elle qui encaisse la première perte. Cette hiérarchie du risque vaut pour un immeuble bruxellois comme pour n'importe quel produit qu'un conseiller vous présentera.

Quatre personnes face aux géants

L'Îlot Sacré, à deux pas de la Grand-Place, montre ce que produit cette façon de penser. Avant Galika, le terrain avait fait l'objet de quatorze demandes de permis, qui toutes le traitaient comme une parcelle à remplir. « Nous, on a complètement inversé la logique. On s'est demandé : mais ce terrain, il veut dire quoi ? » L'analyse historique révèle qu'il est né de la démolition d'une quinzaine de petites maisons et de la disparition de cheminements anciens. « On n'a pas fait un projet de construction, on a fait un projet de restauration des cheminements historiques du quartier, en travaillant d'abord la qualité du vide, avant de penser à la qualité des constructions ».


En 2018, ce projet remporte le MIPIM Award du meilleur projet résidentiel, ce sont les Oscar de la construction. Galika compte quatre personnes, une taille qu'elle assume jusque dans le vocabulaire (« une société artisanale, ne serait-ce que par la taille »), et elle raconte avoir eu face à elle Nexity et de grands groupes américain et japonais. « Les gens ont senti que ce projet était pensé différemment. J'avais espéré pouvoir faire de la promotion immobilière mieux définie pour moi, c'est-à-dire au bénéfice de la ville. Et là, je me suis dit : ah ben, je suis arrivée. » Le prix lui apporte surtout une confiance qu'aucun bilan comptable n'aurait pu lui donner : « Je me suis dit : j'ai raison de faire les choix que je fais. Parfois, vous faites des choses bien et personne ne le voit. Ça fait plaisir quand ça se traduit à un moment par une reconnaissance. »

Le vrai coût, c'est le temps

Interrogez-la sur les obstacles, et elle ne cite ni les banques ni les taux. «L'adversité est considérable », et elle vient des riverains, de ce qu'elle appelle le 'nimbyisme', de l'anglais not in my backyard : «une opposition colossale, qui s'éternise dans des procédures juridiques pendant des années et qui sont totalement stériles. On gaspille énormément en temps, c'est-à-dire en intérêts sur l'argent, et en procédures. Ça nourrit les avocats. » À Bruxelles, obtenir un permis prend entre trois et cinq ans, et les recours au Conseil d'État peuvent en ajouter autant.

Rien de tout cela ne la fait renoncer, et elle en parle avec une lucidité qui n'entame pas sa détermination : « Quand les opposants ont perdu, moi, j'ai perdu dix ans et beaucoup d'argent. Mais ils viennent tous à l'inauguration dire comme c'est beau, et en général, ils achètent un appartement. C'est insupportable ! (rires) »


Son matrimoine ?

Dans l'immobilier, le réseau compte autant pour faire carrière que pour faire des affaires, « parce que quand on fait des affaires avec d'autres personnes, il faut les connaître ». Le problème, c'est l'horaire : « Le réseautage, ça commence à six heures en général, au moment où on doit aller chercher sa fille à l'école. » Co-fondatrice du Cercle belge des femmes de l'immobilier (CBFI), elle en résume l'esprit : se retrouver à midi, non pas autour du « on se voit, on boit », mais pour partager des expériences entre femmes des différents métiers du secteur. 

Et son propre matrimoine ? Elle est partie « de rien du tout », et chaque euro gagné a été réinvesti dans ses projets, parce que la promotion dévore du capital. Ce qui reste en dehors, elle l'a placé avec une émotion qu'elle ne cherche pas à cacher : des maisons autour de la sienne, louées, mais qui ne l'empêchent pas « de rêver au fait que peut-être, mes enfants viendront y vivre », et un petit appartement à Venise, la ville dont elle et son mari sont amoureux.

La bourse rapporterait-elle davantage ? « Bien sûr que oui. » La question, pour elle, se pose ailleurs : « Je ne suis pas intéressée par de l'argent qui fait de l'argent. J'ai envie que l'argent fasse des projets. Et bien sûr, il faut que le projet soit rentable. » Un chiffre qui monte ou descend sur un écran ne lui procure aucune satisfaction ; elle a besoin de tangibilité : « Je suis fière d'être propriétaire d'un appartement qui aura une bonne rentabilité et qui, peut-être un jour, pourra accueillir mes enfants. Et si ce n'est pas le cas, il sera loué. » Elle précise aussitôt qu'elle ne déconseille pas la bourse : « Vous m'avez posé une question personnelle. »

Ses acheteurs lui ressemblent, observe-t-elle. « J'ai rarement rencontré des clients qui voulaient juste acheter sur un tableau de chiffres. Presque tous aiment l'histoire positive du projet que j'incarne et que je matérialise, et ce n'est pas juste une histoire de marketing. » D'où sa conviction que l'immobilier convient aux femmes, parce qu'il permet de faire un bon investissement financier tout en y mettant de l'émotion : « L'un n'est pas antagoniste de l'autre. » Avec une réserve de praticienne qui sait de quoi elle parle : elle ne conseille pas de se lancer soi-même dans une rénovation, « une source d'immense frustration et de stress », quand le neuf bien conçu peut porter la même fierté.

Reste la question qu'on garde pour la fin. Comment mesure-t-elle la réussite? Ni en marge ni en TRI. « Quand je passe devant un projet que j'ai réalisé dix ans après, que je le montre à mes enfants en disant : “Regarde, c'est moi qui l'ai fait”, et qu'eux disent : “Waouh, c'est beau”, ça, c'est un indicateur de réussite. »

www.galika.beg

Anne-Catherine Galetic sera l'une des trois panélistes de la conférence Matrimoney consacrée à l'immobilier, le 9 octobre 2026 au Corinthia Brussels. Rencontrez-le et achetez votre ticket.



Dans le portefeuille de Camille, ingénieure, 5500€ nets/mois
Camille* est une amie d’enfance. Nous avons grandi dans le même milieu, avec les mêmes opportunités et, à peu de choses près, les mêmes cartes en main. Puis nous les avons jouées très différemment.