J’ai choisi l’entrepreneuriat, elle la sécurité d’une grande entreprise. Je monte des sociétés, elle gravit les échelons. À 35 ans, elle occupe d’ailleurs un poste que l’on atteint généralement bien plus tard dans sa boîte. Deux trajectoires presque opposées avec, au fond, le même moteur : l’ambition.
Aujourd’hui, Camille gagne environ 5 500 euros nets par mois, primes comprises. Ingénieure civile de formation, elle manage une équipe de développeurs et d’analystes de données dans le secteur bancaire. Côté investissements, elle a longtemps préféré les sensations fortes… au point de voir un jour 70 000 euros de cryptos fondre de plus de moitié. Aujourd’hui, elle envisage plutôt d’investir chaque mois dans un fonds diversifié. « Que ça monte ou que ça descende, je laisserai l’argent là. »
Le bilinguisme financer, vous connaissez?
Chez elle, l’argent a longtemps parlé deux langues. Celle de son père : « Ne compte pas, fais-toi plaisir. » Et celle de sa mère, qui rappelait que même les envies ont un plafond de dépenses. Elle a fini par devenir bilingue : elle sait ce qu’elle peut se permettre, mais refuse de transformer chaque plaisir en ligne Excel. Les faillites successives de son père lui enseignent aussi très tôt qu’un patrimoine peut disparaître bien plus vite qu’il ne s’est construit. Elle en garde un principe : sécuriser d’abord, profiter ensuite. Mais profiter quand même.
Quand elle commence à travailler, elle applique donc sa méthode : quelques mois de salaire de côté, une épargne-pension et une assurance groupe via son employeur. Mais pas question de sacrifier voyages et loisirs.
À l’époque, elle m’impressionnait déjà. Elle semblait avoir un plan tout tracé: elle avançait sans avoir besoin de GPS ; moi, j’avais quinze destinations en tête et aucun sens de l’orientation. Je me laissais porter par les projets et les opportunités, jusqu’à bifurquer vers l’entrepreneuriat. Elle avançait marche après marche, sans trop dévier de l’itinéraire. Même détermination, finalement. Mais pas du tout le même goût du risque. Ou, en tout cas, c’est ce que je croyais.
Le premier investissement: 2.000€
Vers 2017, elle commence à penser maison et, forcément, la question de l’apport arrive sur la table. Elle n’a encore que quelques milliers d’euros de côté et, pour une fois, elle cherche un raccourci. Les placements traditionnels peuvent faire fructifier son argent, mais empruntent plutôt la route du temps long. Elle veut aller plus vite. La crypto coche la case… avec le niveau de risque qui va avec. « Soit j’étais prête à perdre cet argent, soit je pouvais le décupler et avoir un impact réel sur ma vie à court terme. » Pas si prudente que ça, finalement, Camille.
Elle commence avec environ 2 000 euros. Et ça monte. Beaucoup. Jusqu’à atteindre 35 fois sa mise de départ. Puis le marché se retourne. « Tu mets 500 euros, ils deviennent 600 et tu te dis : génial. Le lendemain, ils valent 320 et tu paniques. » Elle vend, rachète, hésite au gré des cours… et de ses émotions. Bitcoin, Ethereum, XRP… notre bilingue de l’argent se découvre une troisième langue, dont le vocabulaire s’apprend rarement sans quelques erreurs de traduction. Son x35 finit autour de x15. Toujours un très beau gain, certes. Mais après avoir vu le sommet, difficile de ne pas vivre la descente comme une perte.
C’est là qu’elle réalise que le plus compliqué n’est pas de comprendre un graphique : c’est de se comprendre soi-même. La peur pousse à vendre trop vite, l’excitation à attendre encore un peu, persuadée que ça montera toujours plus haut. « Mon plus grand apprentissage, ça a été de savoir gérer mes émotions face à l’argent. » Elle sort finalement avec environ 30 000 euros, qui lui permettront notamment de payer ses frais de notaire et de revoir à la hausse le budget de sa future maison.
Et puisqu’elle a désormais de quoi voir un peu plus grand, elle ne choisit pas son bien au hasard. Commune prisée des familles, gare à proximité, potentiel de valorisation : Camille raisonne déjà patrimoine. Le couple privilégie l’emplacement au standing, puis rénove de A à Z. Objectif : en faire la maison qui leur ressemble, tout en faisant grimper sa valeur au passage.
Sauf que les travaux, ça coûte cher. Camille retourne donc chercher du côté de la crypto le coup d’accélérateur qui lui avait si bien réussi la première fois. Elle investit progressivement entre 10 000 et 15 000 euros dans des cryptos, à coups de 500 euros par mois, parfois davantage lorsqu’une prime tombe. Mais cette fois, elle connaît son cerveau. Avant même que les cours ne s’emballent, elle prépare son plan de sortie. Premier seuil : lorsque son investissement double, elle revend environ 30 % de sa position, récupérant ainsi déjà une bonne partie de sa mise initiale. Puis, plus les cours montent, plus elle revend par paliers. De quoi sécuriser ses gains et recréer des liquidités à réinvestir lorsque le marché baisse. Le plan remplace l’émotion. Elle finit par sortir complètement de ses positions avec environ 70 000 euros.
Les crédits, ça passe mieux
Aujourd’hui encore, crédits et travaux représentent de loin son plus gros poste de dépense. Mais étrangement, c’est celui qui la dérange le moins. « Cet argent me revient, puisqu’il contribue à construire mon patrimoine. »
Maintenant que les travaux touchent à leur fin et que sa carrière a progressé, Camille change à nouveau de cap. Plus besoin de chercher un raccourci pour financer le prochain grand projet. Elle veut désormais que son argent grandisse sans occuper son esprit. La suite sera donc nettement moins spectaculaire : investir chaque mois dans un fonds diversifié et laisser le temps faire son travail. « Que ça monte ou que ça descende, je laisserai l’argent là. »
Trouver son instrument
Car sa vision de l’investissement a changé. Pour elle, il n’existe pas un placement idéal valable toute une vie, mais des instruments adaptés à un objectif, à un horizon et au risque qu’on est capable d’assumer. Quand on est jeune, on possède notamment un luxe précieux : le temps. Si un investissement chute, on peut davantage se permettre d’attendre avant de récupérer son argent. À mesure que les projets et les échéances se rapprochent, cette marge se réduit. Le portefeuille doit donc évoluer avec la vie.
Son portefeuille vieillira donc avec elle. Actions ou ETF pour chercher du rendement à long terme, obligations pour davantage de stabilité et, éventuellement, un peu de crypto. Avec les années, c’est surtout la répartition qui changera : moins de risque, davantage de placements stables pour protéger ce qu’elle aura accumulé.
Elle envisage aussi d’utiliser ses prochaines grosses primes pour rembourser plus vite certains crédits et économiser les intérêts qui vont avec. « Gagner plus d’argent, ça peut aussi vouloir dire diminuer ses coûts. »
C’est quoi être riche pour Camille ?
Après les montagnes russes de la crypto, cette stratégie lui paraît presque reposante. Et malgré les milliers d’euros gagnés, sa définition de la richesse n’a pas grand-chose à voir avec un chiffre sur un compte. « Tu es riche quand tu gagnes plus que ce que tu dépenses et que tu as la vie que tu as envie d’avoir. Que ton rêve soit de vivre dans une cabane autonome au milieu de nulle part ou de passer l’été sur un yacht à Saint-Tropez. »
C’est peut-être là que nos trajectoires se rejoignent. Derrière nos itinéraires très différents, nous cherchons finalement la même destination : avoir suffisamment de liberté pour pouvoir choisir sa vie.
*Prénom d’emprunt.